Manoir de Varengeville sur Mer

A peu près dans le même temps, un des plus riches seigneurs du règne de François élevait une demeure princière, suivant en cela l’exemple que donnait le monarque : nous voulons parler de Jean Ango et de son château de Varengeville sur Mer.

Parmi les maisons particulières qui furent élevées sous François Ier, il faut certainement placer dans les premiers rangs ce manoir que Jean Ango se fit construire à Warengeville près de Dieppe (actuellement Varengeville sur Mer). Ce Jean Ango est connu dans l’histoire du règne de François Ier par ses grandes entreprises, par son goût pour les arts et l’énergie avec laquelle il soutint l’honneur du pavillon français contre les dominateurs des mers, et particulièrement contre les Portugais. Ses richesses étaient immenses ; il s’était fait bâtir à Dieppe une maison longtemps célèbre par le luxe de son ornementation, et dont la façade était de bois sculpté : on l’admirait encore au XVIIe siècle, avant le bombardement de la cité. Mais le riche armateur voulut avoir aussi une maison de plaisance hors de la ville. « Il avait acquis, dit M. Vitet, la belle terre de Warengeville, ancien domaine de la famille de Longueil ; la beauté du pays, la proximité de Dieppe, l’engagèrent à démolir le vieux castel pour s’y faire bâtir un manoir à la moderne à sa fantaisie. C’est ce manoir dont il reste encore quelques corps de logis convertis en ferme, mais que, par une antique habitude, les habitants du pays ne connaissent et ne désignent jamais que sous le nom de château. » Ce fut dans cette résidence que, vers l’année 1532, le roi de France fut reçu splendidement par l’armateur de Dieppe, qui ne cessa de jouir pendant toute. la vie de François Ier de la faveur la plus brillante. Il est difficile de se rendre un compte bien exact de ce qu’était cette fastueuse demeure de Jean Ango ; laissons encore parler Vitet: « Après avoir erré, dit-il, quelque temps dans les rues a voûtes ombragées de Warengeville, vous arriverez devant un vaste corps de ferme dont les granges et les bergeries ont un certain air d’élégance et de majesté. Entrez, pénétrez dans cette grande cour : c’est bien une ferme, voila des monceaux de fumier, des nuées de volailles, des bestiaux comme à la foire, et pourtant voyez ces murailles : quel luxe ! quelle délicatesse ! Ces fenêtres encadrées de festons et d’arabesques, ces médaillons sculptés, cette galerie à jour, portée par ces colonnes si gracieusement ornées, cette tourelle a six étages, et les charmantes petites fenêtres qui l’éclairent, tout cela n’est pas d’une ferme. Nous sommes ici dans quelque demeure de prince ; les plus belles années de la Renaissance ont vu exécuter ces sculptures, et l’artiste était digne d’exercer son ciseau à Anet, a Ecouen, a Chantilly. »

Manoir d'Ango à varengeville sur mer

Manoir d’Ango à varengeville sur mer

Eh bien, oui ; ce n’est point pour un fermier qu’ont été élevées ces murailles, c’est pour le Médicis de Dieppe, pour le célèbre armateur Ango. Qu’on juge par ces précieux débris ce que fut son manoir de Warengeville, quand ces bâtiments, convertis en greniers, étaient plus élevés d’un étage ; quand ces corps de logis, aujourd’hui rasés jusqu’au sol, se mariaient avec l’ensemble des constructions; quand enfin autour du castel régnaient de larges et beaux fossés, puis d’élégants parterres communiquant, par des chemins de fleurs, à de grands massifs de verdure, a de majestueuses futaies… Dans un des angles de la cour, près de cette grande tour du haut de laquelle Ange voyait entrer ses navires dans le port de Dieppe, quelques médaillons appliqués contre la muraille contiennent des têtes sculptées de profil ; on donne a deux de ces figures le nom de François Ier et de Diane de Poitiers, mais le défaut de ressemblance est tel, qu’il n’y a pas moyen d’accepter cette tradition. J’aimerais mieux croire que ce sont les portraits d’Ango et de sa femme. Quant aux autres médaillons, ils représentent évidemment des têtes de nègres et d’indiens. C’est une allusion flatteuse, un hommage de l’artiste, a l’amour-propre du propriétaire.

Les figures de profil sont travaillées assez grossièrement ; mais en revanche, quelle finesse exquise dans ces petites têtes d’anges et de femmes jetées autour des grosses colonnes et le long de la frise de la galerie a jour ! Avec quel goût, quelle délicatesse, ces arabesques encadrent toutes les fenêtres du grand bâtiment transformé maintenant en étables à vaches et à moutons ! Sur le montant d’un de ces encadrements, j’ai trouvé la date de 1544, écrite en chiffres arabes, au milieu d’un petit fleuron triangulaire. Ainsi sept ans avant sa mort, Ange faisait encore travailler a son manoir. Il y avait au moins dix ans qu’il en avait entrepris la construction.

On a pu, par cette courte description, imaginer ce que devait être la somptueuse demeure d’Ango au temps de sa plus grande prospérité. Il est probable qu’il employa pour l’élever et la décorer des artistes italiens qu’il fit venir a grands frais ; d’ailleurs, on sait qu’il possédait des peintures des meilleurs maîtres de l’Italie et que « sa vaisselle avait été ciselée par des orfèvres de ce pays ». Ce qui est certain, c’est que ce qui reste du manoir de Warengeville ne rappelle en aucune partie le goût français, et l’on peut en conclure qu’il a été exécuté par un artiste italien ; pour ce monument encore, le nom de l’architecte est resté enseveli dans l’oubli le plus complet.

Le Manoir d’Ango a été classé monument historique en 1862.

Le nom de la localité est attesté sous la formes Waringivilla au XIe siècle, elle perdra au XIIe siècle le W au profit d’un V pour devenir Varengeville. De nos jours la localité porte le nom de Varengeville sur Mer.

One thought on “Manoir de Varengeville sur Mer
  1. J’aime beaucoup Varengeville. A une époque, j’y allais régulièrement, et la visite du manoir et du cimetière marin étaient deux passages obligés.

    L’histoire de Jean Ango, qui avait accepté de perdre sa fortune pour suivre les ordres de son roi m’avait beaucoup émue. Bien sûr, il n’avait pas tout perdu, il lui restait encore son beau manoir, mais une telle loyauté est bien rare, de nos jours.

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