Le château de Fontainebleau

Tout le monde connaît le château de Fontainebleau ; aussi n’entrerons-nous pas dans une description détaillée de cette fameuse résidence royale, nous sortirions des limites que nous nous sommes imposées. Suivons sommairement l’histoire de ce palais jusqu’à François Ier.

Quelle que soit l’origine de son nom actuel, il est certain que la foret de Fontainebleau s’appela, jusqu’au règne de Charles VII, forêt de Bière, ainsi que le village. Ou ne trouve aucune preuve que les rois de France aient possédé ce domaine avant le XIIe siècle, et cependant nous voyons qu’à cette époque ils y possédaient déjà un palais. Ce fait nous est attesté par plusieurs chartes de Louis VII datées de 1169. Ainsi Louis VII avait un palais a Fontainebleau ; c’est ainsi que le nomment ces chartes. Est-ce lui qui l’avait fait bâtir ? Rien ne le prouve, et cependant on peut le croire ; car si son père Louis le Gros eût possédé Fontainebleau, il est supposable que les actes ou les chartes de ce roi en eussent fait mention. D’un autre côté. on sait que les rois Capétiens avaient leur résidence ordinaire à Melun, et alors on peut supposer que Fontainebleau était un rendez-vous de chasse, qui, par la suite, devint château féodal. Quoi qu’il en soit, il est certain que Louis VII fit élever, en 1160, à Fontainebleau, une chapelle dédiée à la Vierge et à saint Saturnin, afin de racheter les cruautés qu’il avait commises dans sa lutte avec le comte de Champagne.

Vue de Fontainebleau du côté de la cour des fontaines

Vue de Fontainebleau du côté de la cour des fontaines

Philippe-Auguste paraît avoir partagé le goût que son père avait pour Fontainebleau. On le voit habiter ce lieu, et venir, au retour de la croisade, se reposer et y passer les fêtes de Noël de l’année 1191 ; c’est ce que nous apprenti Rigord, dans la Vie de Philippe-Auguste. On ignore si ce souverain augmenta les bâtiments de Fontainebleau.

On ne peut douter, au contraire, que saint Louis n’ait fait faire des constructions considérables ; la plus ancienne partie du château actuel remonte au règne de ce prince, qui appelait Fontainebleau ses déserts, il y fonda la chapelle de la Trinité et un hôpital tout près de son palais ; en 1259, il établit des moines mathurins pour desservir l’hôpital et la chapelle, et leur donna des privilèges. Il parait que Fontainebleau devint la demeure habituelle des successeurs de saint Louis. Plusieurs rois y sont nés, entre autres Charles IV et Philippe le Bel. Mais l’histoire reste muette sur les travaux qu’ils ordonnèrent, et sur les changements ou augmentations qu’ils feront au château ; on ne voit même pas qu’il s’y soit passé de grands événements jusqu’à Francois Ier.

Cependant nous ne devons pas omettre que c’est a Fontainebleau qu’il faut rechercher l’origine de la grande bibliothèque publique dont s’enorgueillit la capitale. Charles V y avait rassemblé les livres, en très petit nombre, que lui avait laissés le roi Jean son père : il y ajouta neuf cents volumes, nombre considérable pour l’époque, car l’imprimerie n’était pas encore connue. C’est cette petite bibliothèque que Charles VI fit transporter au Louvre, et qui revint a Fontainebleau sous Louis XI, passa ensuite à Blois sous Louis XII, s’augmenta de tous les livres que Charles VIII et Louis XII avaient rapportés d’Italie, et qui, pour la seconde fois, retourna à Fontainebleau sous François Ier.

Qu’était le château de Fontainebleau avant le règne de ce prince ? C’est là une question qu’il est difficile de résoudre. Il est présumable que cette vieille demeure de nos rois était un château fort entouré de fossés, flanqué de tours, comme tous ceux du moyen âge. la partie la plus ancienne est celle qu’on appelle encore aujourd’hui pavillon de saint Louis, et qui a été complètement dénaturée : c’était véritablement le donjon. Quant à la chapelle Saint-Saturnin, comprise dans l’enceinte du château de saint Louis, elle était isolée. L’entrée du château devait être en face du pavillon de saint Louis, là où se trouve élevé le baptistère de Louis XIII. En somme, Fontainebleau était un manoir féodal de proportions restreintes que François Ier allait changer en une des plus vastes et des plus magnifiques résidences souveraines qu’il y ait en Europe.

Tel était le château de Fontainebleau quand François Ier résolut de le reconstruire et d’en faire une demeure vraiment royale. Il aimait, comme saint Louis, cette solitude agreste entourée de bois et de rochers, et il avait conçu des projets gigantesques, qu’il ne put que réaliser en partie. Il acheta aux religieux mathurins toutes les terres qu’ils possédaient autour du vieux manoir, appela une armée d’ouvriers et d’artistes qui se mirent à l’œuvre, et reconstruisirent tous les bâtiments de l’ancienne enceinte féodale, ce qu’on nomme aujourd’hui la cour ovale, en conservant probablement sa forme primitive a puis ils entourèrent de nouvelles constructions des cours nouvelles, telles que la cour des Fontaines et la cour du Cheval blanc ; la chapelle de Saint Saturnin fut entièrement reconstruite, en demeurant isolée ; l’église de la Trinité se releva superbe de ses ruines ; la salle de bal, la grande galerie ou galerie d’Ulysse, celle de François Ier, le pavillon de Pomone, ceux de l’étang et des Poëtes, la grotte du jardin des pins, les Pressoirs du roi, se développèrent comme par magie. Des ombrages furent improvisés dans le jardin des Rois ; les fleurs embaumèrent le parterre du Tibre ; l’eau arriva dans les bassins et rejaillit en cascades. Enfin François Ier fit plus en quelques années que ses prédécesseurs n’avaient fait et que ses successeurs ne firent en plusieurs siècles.

Panorama de la cour d'honneur du Palais de Fontainebleau

Panorama de la cour d’honneur du Palais de Fontainebleau

Dans toutes ces constructions on ne trouve plus rien qui rappelle l’architecture des premières années du XVIe siècle : représentant des idées nouvelles qu’il avait épousées avec enthousiasme, absorbé dans le culte de la Renaissance et méconnaissant l’originalité de l’ancien art français, « qui eût dû servir au moins de contre-poids à la pression ultramontaine », François Ier fit venir d’Italie des architectes, et surtout des peintres, des sculpteurs, des ciseleurs, « comme si tout eût été à créer en France. »

Cependant les artistes ne manquaient pas ; les architectes principalement étaient nombreux, ils possédaient une science et une pratique peu communes ; les sculpteurs avaient prouvé leur habileté dans des monuments récents ; il n’y avait guère que la peinture pour laquelle le roi se trouvât obligé d’aller chercher des artistes en Italie. Mais le roi était tellement épris des arts italiens, que pour réaliser les vastes projets qu’il voulait faire exécuter a Fontainebleau, il appela une colonie d’artistes qui s’installa dans cette résidence royale Déjà, à son retour de ses campagnes d’entre-monts, il avait amené en France le grand Léonard, Andrea del Sarto (1516-1520), qu’il avait comblés d’honneurs et de richesses ; il appela ensuite (1528) le florentin Sébastien Serlio, auquel on a attribué à tort les nouvelles constructions élevées par les ordres de François Ier. En effet, les bâtiments de la Cour ovale étaient sinon terminés, du moins fort avancés, quand Serlio arriva a Fontainebleau ; les architectes, français à coup sûr, qui exécutèrent ces constructions, sont malheureusement restés inconnus ; leur œuvre est là qui prouve que l’art italien ne les influença pas : son architecture est encore française, elle possède un style qui, succédant aux essais déjà tentés sous Louis XII, « se fait remarquer par une plus grande simplicité. par plus de correction. L’application des ordres qui le caractérisent, continue M. A. Lenoir, n’est pas une pure imitation. soit de l’antiquité, soit du style italien; et l’on y remarque, au contraire, un sentiment d’originalité plein d’élégance et de bon goût, qui fait regretter que cette direction n’ait pu être suivie dans tous ses développements, par suite de l’influence toujours croissante de l’Italie et l’arrivée des artistes italiens en France. Il était permis d’entrevoir. dans ces parties du château de Fontainebleau exécutées par des architectes français avant l’arrivée des Italiens en France, les germes d’un style original qui eussent pu donner naissance à une architecture vraiment nationale. Mais François Ier, qui avait pu facilement trouver en France des artistes capables de satisfaire à ses intentions quant à la disposition et à la décoration extérieure des nouveaux bâtiments qu’il avait ordonnés, se trouva probablement fort embarrassé quand il fallut entreprendre les décorations intérieures. »

On peut donc affirmer que les bâtiments de la Cour ovale étaient bâtis avant la venue de la colonie italienne à Fontainebleau, a l’exception de la salle de bal. Le fameux Benvenuto Cellini, sculpteur, orfèvre et ciseleur. qui vint en France en 1540, nous apprend lui-même, dans ses étranges mémoires, que non-seulement la Cour ovale fut élevée par des architectes français, mais aussi l’entrée appelée Porte dorée, entrée qui, comme on sait, se compose d’un pavillon élevé avec deux étages de loges on portiques largement ouverts. Le savant architecte, que nous avons cité plus haut, n’hésite pas à affirmer que ces constructions sont l’œuvre d’artistes français. « Nous en trouvons une nouvelle preuve, dit-il. dans l’ouvrage de Serlio, qui critique la nouvelle salle de bal qu’on construisait sans avoir recours à lui ni à ses conseils, et se trouve réduit a faire un projet qu’on ne lui a pas demandé, et qui reste sans résultat. » Le savant auteur ajoute que « Serlio n’eût pas manqué de parler de ces travaux dans les ouvrages qu’il publia en France, s’il les avait exécutés. Cependant il ne faudrait pas croire que Serlio n’ait rien fait à Fontainebleau ; on le considère généralement comme l’auteur de la façade du corps de bâtiment de la cour des Fontaines adossé au vieux château. Cette œuvre de l’architecte italien, remarquable par la grandeur et l’harmonie de ses proportions, et l’emploi des ordres dont elle était décorée, avait un caractère monumental inconnu jusqu’alors, et il est probable que ce nouveau style, à la fois plus sévère et plus simple que celui des bâtiments de la Cour ovale, prévalut sur le style français tant décrié par les Italiens, et servit de type et de modèle aux bâtiments, et surtout à la façade principale de la cour du Cheval blanc moins anciennement construite. »

Différentes vues sur le Palais de Fontainebleau et les jardins

Différentes vues sur le Palais de Fontainebleau et les jardins

Comme on vient de le voir, l’architecte Serlio fut un des premiers artistes étrangers qui vint à Fontainebleau et qui jouit de la faveur du monarque. Mais quand il s’agit de décorer les intérieurs des bâtiments déjà élevés, François Ier fit venir d’autres Italiens. Vers 1530, toute une colonie d’artistes d’autre-monts vint s’installer a Fontainebleau. A la tête de ces étrangers était le Florentin Rosso, « maître Roux », imagination bizarre et hardie, « talent vigoureux et tourmenté, espèce de Michel-Ange avorté : c’était un génie de décadence, un de ces hommes d’autant lus dangereux pour les écoles naissantes, qu’il sont vraiment grands encore et qu’ils exercent un attrait singulier par l’énergie même de leurs erreurs. Il entendait admirablement l’art de la décoration, comme l’atteste sa galerie de François Ier, où il fondit ensemble, pour ainsi dire, et lit concourir à des effets si riches et si divers la peinture, la statuaire et la sculpture ornementale. C’était précisément ce qu’avait souhaité le roi et ce qu’il appréciait le mieux. le Rosso, comblé d’honneurs et de présents, nommé surintendant des bâtiments de Fontainebleau, « valet de chambre du roi et chanoine de la sainte Chapelle », régna près de dix ans sur nos arts (l534 1541). Mais la brillante fortune de maître Roux fut troublée par l’entrée a Fontainebleau d‘un autre Italien, le Bolottais Primatice (Primaticcio) (vers 1531), élève de Jules Romain. Une haine implacable naquit entre ces deux rivaux et leurs partisans, et fut telle, que François Ier fut obligé momentanément d’éloigner Primatice en lui donnant mission d’aller chercher des objets d’art en Italie. Rosso termina sa vie par le poison (1541), pour échapper au déshonneur d’avoir accusé injustement de vol Francesco di Pellegrino, son ami, et de l’avoir fait mettre à la torture.

Primatice était à Rome, s’acquittant de sa mission, aidé par vignole, quand il apprit la mort de Rosso. il hâta son retour, car on le retrouve à Fontainebleau en 1542. Il avait précédemment entrepris une infinité de travaux, et par ses tendances naturelles et par son éducation d’artiste, il était très-opposé au Rosso ; aussi, quand François Ier le nomma le successeur de son rival, il fit gratter et détruire une grande partie des œuvres du Rosso, et domina la colonie italienne avec un despotisme qui faillit tomber devant le caractère intrépide et vindicatif de Cellini, arrivé a Fontainebleau vers 1540. Les mémoires de ce dernier montrent d’une manière bien caractéristique ce que devenaient alors en Italie l’art et l’artiste abandonnés a tous les délires de la fantaisie. Pendant les commencements du règne de Primatice vint aussi en France un célèbre architecte italien. Vignole, qui fut, avec Palladio, le régulateur d’une sévère, noble et froide architecture, devenue classique chez nous, et qui eut sur notre art une influence nuisible en enlevant tout essor et toute originalité.

Débarrasse de ses rivaux, le Primatice, devenu seul maître, eut-il la direction des bâtiments qui s’élevaient alors à Fontainebleau ? exerça-t-il une action quelconque sur l’architecture française ? C’est une question difficile a résoudre, et cependant il est à peu près certain qu’il n’eut rien a construire, ou au moins que des constructions qui, comme le tombeau de François Ier, que lui commanda le fils de ce prince, n’ont pas pu, malgré un mérite incontestable. avoir une grande influence sur notre architecture. Ses plus beaux titres de gloire sont les peintures de la salle de bal et de la galerie d’Ulysse, sans compter celles dont il décora le palais par centaines.

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