Le mont Saint-Michel

La majestueuse splendeur de ce fond de golfe, son importance stratégique, ont attiré de tout temps l’attention des prêtres et des hommes de guerre.

De tout temps, le cône granitique, de 75 mètres de hauteur, qui constitue la base du Mont Saint-Michel, a été surmonté d’un temple et d’une forteresse. Les Gaulois y avaient un collège de druidesses, où elles rendaient des oracles. Les Romains, maîtres des Gaules, abolirent le culte des druides et élevèrent un autel à Jupiter sur le Mont, qui prit alors le nom de Mons Jovis (Mont de Jupiter), d’où celui de Mont-Jou.

Mont Saint Michel

Mont Saint Michel

Origines entre légende et réalité

Les Francs, devenus chrétiens, élevèrent, sur le versant méridional du rocher, deux oratoires sous l’invocation de saint Etienne et de saint Symphorien. Le Mont-Jou prit alors le nom de Mons Tumbœ (ou Mont de la Tombe), tumba étant pris ici dans le sens de tumulus, colline, et le rocher voisin s’appelait tumbela, petite tombe, ou Mons Belenus, d’où on a fait Tombelaine. Des ermites ayant pareillement bâti des cellules en ce dernier endroit, les deux monts formèrent plus tard une seule communauté, l’abbaye mérovingienne de Mandane, qu’on appela Monasterium ad duas Tumbas (le monastère des deux Tombes).

Au VIe siècle, saint Pair, apôtre de ces contrées, y fonda un monastère.

C’est à la submersion graduelle de la forêt de Scissy qu’il faut attribuer la tendance des ermites qui y vivaient à aller s’établir soit au Mont-Bélène , soit au Mont-Tombe, et à se fixer définitivement sur ce dernier, moins étendu, mais d’une hauteur plus considérable.

En 708, c’est-à-dire un an avant la catastrophe qui transforma ces collines en îles, saint Aubert, douzième évêque d’Avranches, qui se retirait fréquemment au Mont-Tombe, pour s’y livrer à la prière et à la méditation, y érigea une modeste chapelle en forme de grotte, dédiée à l’archange saint Michel. Depuis lors, le Mont-Tombe ne fut plus connu que sous le nom de Mont Saint-Michel.

La chronique de dom Huynes rapporte cette curieuse légende : l’archange saint Michel lui-même apparut par deux fois à saint Aubert, pour lui suggérer la construction de cette chapelle. L’évêque d’Avranches n’ayant pas obtempéré immédiatement à cet avis céleste, l’archange lui apparut une troisième fois, et appuya son doigt avec tant de force sur la tête de saint Aubert qu’il lui perfora le crâne. Le chef de saint Aubert, tel qu’il est conservé dans l’église Saint-Gervais d’Avranches, porte la trace de cette perforation.

Saint Aubert remplaça les ermites de l’abbaye de Mandane par douze chanoines, qui célébraient l’office divin, et détacha de son propre patrimoine les villages d’Huysnes et de Genest, pour les ériger en dotation de la nouvelle communauté.

La prospérité de l’abbaye devint telle, qu’elle donna lieu à cet ancien et caustique dicton : Si riche n’était Normandie, Saint Michel n’y serait mie.

Le bruit s’étant répandu que de nombreux miracles se produisaient en cet endroit, les pèlerins y accoururent en foule, apportant aux chanoines leurs offrandes, qui servirent à développer les constructions de l’abbaye. Les monarques “ne dédaignèrent pas de suivre la foule, et le Mont reçut la visite de Childebert II, de Charlemagne, dont un poème de Guillaume de Saint-Pair, le Roman du Mont Saint-Michel, dit : “Au Mont s’en va le bon roy de saison, A Saint-Michel faire son oraison “, de Robert le Diable, de saint Louis, Louis XI, François Ier, etc.

mont Saint Michel le cloître

mont Saint Michel le cloître

Le mont, un lieu de culte et de vie

Par sa position, le Mont devint bientôt un lieu de refuge pour les populations de la Neustrie occidentale, que les ravages des Normands refoulaient dans les endroits inaccessibles. Ce furent les premières origines du bourg établi au pied du rocher, vers la fin du IXe siècle.

Le contact de ces nouveaux habitants ayant apporté quelque relâchement dans la vie cénobitique des chanoines, le duc de Norrnandie Richard Ier, dit Sans-Peur, fils de Guillaume Longue-Epée , fit abattre l’oratoire de saint Aubert et fit construire, à sa place, en 966, sur le faîte même du rocher granitique, une vaste église entourée de bâtiments spacieux. Puis, dans une charte, qu’il fit ratifier par le roi Lothaire, et par une bulle du pape Jean XIII, il y établit trente moines bénédictins du Mont-Cassin, déclara, particularité remarquable pour cette époque, l’abbé électif par ses religieux, et l’investit de la pleine et entière juridiction temporelle sur les habitants du Mont.

Les relations qui ont longtemps continué entre l’abbaye du Mont Saint-Michel et celle du Mont-Cassin, expliquent l’influence artistique italienne très visible dans les œuvres des moines sculpteurs et enlumineurs du Mont Saint-Michel.

De 1017 à 1023, Richard II, fils du précédent, fait, jeter les fondements d’un édifice plus vaste encore. D’épaisses voûtes audacieusement élevées à l’est, au sud et à l’ouest de la cime du rocher, en élargissent la surface. Ces constructions souterraines, qui supportent la masse de l’église, existent encore aujourd’hui. Leur partie la plus remarquable est celle connue sous le nom de voûte des Gros-Piliers. C’est le reste de construction le plus ancien qui subsiste au Mont.

voûte des Gros-Piliers

voûte des Gros-Piliers

Depuis cette époque, il semble que la principale préoccupation des abbés, presque tous hommes des plus remarquables, grâce à leur origine élective, ait été d’élever lentement, à travers les siècles, l’édifice que nous admirons aujourd’hui.

Outre les travaux exécutés au Mont Saint-Michel, Bernard le Vénérable (1131-1149) fit même construire, au sommet du rocher de Tombelaine, une belle chapelle et des lieux réguliers. Une forteresse y fut bâtie par Philippe-Auguste. Dans le grand siège du Mont, en 1423, les Anglais s’en emparèrent. Au XVIIe siècle, Tombelaine appartenait à Fouquet, le surintendant des finances. Après la disgrâce de son favori, Louis XIV fit raser ces fortifications, et Tombelaine devint le cimetière des moines. Ces ruines ont été l’objet de fouilles intéressantes dirigées par M. l’abbé Bossebœuf, président de la Société archéologique de Touraine.

Parmi les grands constructeurs du Mont, il faut citer, en première ligne, Robert de Torigni, 16e abbé, reproduit par le sculpteur Pallez pour le musée du Mont Saint-Michel.

Aux XIème et XIIéme siècles, fut édifiée la première église, dont il reste encore aujourd’hui les transepts et quelques travées de la nef.

La Merveille, que Vauban considérait comme l’un des édifices les plus étonnants qui soient au monde, construite une première fois de 1106 à 1123, fut détruite, et ce n’est qu’en 1203 que sa reconstruction fut entreprise par Jourdain, dont la dalle tumulaire a été retrouvée à Tombelaine, en 1899, par M. l’abbé Bossebœuf.

Le magnifique cloître qui couronne la Merveille a été construit par Raoul de Villedieu, de 1225 à 1228.

Mont Saint Michel un lieu fortifié

Mont Saint Michel un lieu fortifié

Le mont devient un lieu fortifié

Le Mont Saint-Michel, jusqu’à cette époque, n’avait pas de fortifications ; Richard de Toustain (1236-1264) commença la construction des remparts, dont une grande partie subsiste encore, et ses successeurs continuèrent son œuvre.

En 1366, Tiphaine de Raguenel, épouse de Bertrand du Guesclin, quitta Pontorson, où les Anglais voulaient la retenir prisonnière, et se réfugia au Mont Saint-Michel.

Pendant le XIVe siècle, la foudre frappa plusieurs fois l’abbaye et y fit de grands dégâts.

Au XVe siècle, l’abbaye avait atteint l’apogée de sa grandeur. Elle possédait non seulement Tombelaine, mais encore les îles Chausey, les îles de Jersey et de Guernesey, et même divers territoires dans la Grande-Bretagne, notamment l’abbaye de Saint-Michel-du-Mont, dans la Cornouaille. En dehors de ces territoires, l’abbaye possédait une flotte, puisqu’à l’occasion du couronnement de Guillaume le Conquérant comme roi d’Angleterre, elle lui envoya, à ses frais, six gros navires et plusieurs moines qui devinrent tous abbés en Angleterre.

Pendant toute la première moitié du XVe siècle, l’abbaye eut à soutenir des luttes incessantes contre les Anglais. Dès la fin de 1410, ceux-ci étaient maîtres de toute la Normandie, à l’exception du Mont Saint-Michel, la seule place qui ne fut jamais prise pendant la guerre de Cent Ans et que ses moines et ses soldats conservèrent toujours terre française. « Les abbés, dit dom Huynes, leur historien, faisaient un tel guet autour de ce rocher, que jamais un seul ennemi n’y mit le pied. » Et pourtant, les Anglais occupaient, non seulement les forteresses voisines d’Avranches et de Pontorson, mais encore le véritable château fort élevé sur le rocher de Tombelaine, et d’autres travaux qu’ils lui adjoignirent.

Le Mont Saint-Michel eut pour capitaines, pendant sa résistance, Jean d’Harcourt, comte d’Aumale, puis le Bâtard d’Orléans, et enfin Louis d’Estouteville, seigneur d’Aubessoq. Les grandes aptitudes d’organisation de ce dernier donnèrent à la résistance un caractère plus énergique.

En 1428, elle durait encore, mais l’espoir de reprendre l’offensive n’était plus guère permis aux assiégés. C’est dans ces circonstances que la nouvelle du succès de Jeanne d’Arc à Patay et à Orléans arriva jusqu’à eux. Les Anglais levèrent le siège du Mont Saint-Michel. Louis d’Estouteville put reconquérir plusieurs des places avoisinantes.

Le 17 juin 1427, les Anglais firent une nouvelle tentative pour s’emparer du Mont. Ils reparurent sur les grèves avec une armée de huit mille combattants, commandés par lord Scales, capitaine de Domfront, et Sornerset, alors gouverneur de Tombelaine. Le choc fut terrible. Mais, grâce aux efforts de 119 chevaliers des environs qui étaient venus s’enfermer dans la ville, assistés chacun de six hommes d’armes, les Anglais durent se retirer, laissant sur le terrain deux mille des leurs, des armes, des munitions et de fortes bombardes, dont celles qui sont placées dans l’Avancée, à droite de la porte conduisant dans la cour de la Herse, connues sous le nom de Michelettes, sont les seules qui restent.

Ce n’est qu’en 1450 que la paix fut établie et que l’abbaye fut délivrée de ses ennemis.

La surveillance du Mont Saint-Michel offrait de grandes difficultés. Il n’est pas douteux que si les défenseurs de cette place ont pu se garder des surprises des Anglais, ils l’ont dû en bonne partie aux chiens qui veillaient avec eux à la sécurité du Mont.

Cela ressort d’un arrêt de Louis XI, daté de 1475, instituant une rente de 24 livres tournois pour l’entretien de ces animaux, et dans lequel on lit :

« … On a de tout temps accoustumé avoir et nourrir au dit lieu certain nombre de grands chiens, lesquels sont par jour attachez et liez et par nuyt sont menez tous détachez hors la dite place et à l’entour d’ycelle pour au long de la nuyt servir au guet et garde d’ycelle place. »

Louis XI, qui fit au Mont Saint-Michel trois pèlerinages, institua, en 1469, l’ordre de chevalerie militaire de Saint-Michel, longtemps considéré comme le plus noble du royaume de France.

Voici le texte de la charte de fondation de cet ordre: « Nous, à la gloire de Dieu, notre Créateur tout-puissant, et révérence de glorieuse Vierge Marie, et en l’honneur de Monseigneur saint Michel archange, premier chevalier qui, pour la gloire de Dieu, d’estoc et de taille : se battit contre l’ennemi dangereux de l’humain lignage, et du ciel le trébucha, et qui, en son lieu d’oratoire appelé le Mont Saint-Michel, a toujours particulièrement gardé, préservé et défendu, sans être pris, subjugué, ni être mis ès mains des anciens ennemis de notre royaume. Et afin que tous bons et nobles courages soient excités, et plus particulièrement unis à toutes vertueuses œuvres, le 1er août de l’an 1469, avons créé, institué et ordonné, et par ces présentes, créons, constituons et ordonnons un ordre de fraternité ou aimable compagnie de certain nombre de chevaliers, jusqu’à trente-six, lequel nous voulons être nommé l’ordre de Saint-Michel. »

Le premier chapitre de l’ordre fut tenu au Mont Saint-Michel, dans la salle qui fut appelée depuis salle des Chevaliers. Louis d’Estouteville fut un des premiers chevaliers, et c’était justice.

Chaque chevalier reçut du roi un collier d’or, orné de coquilles d’argent, auquel pendait un médaillon en or, représentant saint Michel terrassant le dragon, et portant cette devise : Immensi tremor oceani, « la terreur de l’immense océan », qui était, depuis des siècles, la devise du Mont, contrairement à l’opinion de quelques auteurs, qui l’attribuent à Louis XIV. Louis XIV, en 1665, fixa à cent le chiffre des chevaliers de l’ordre.

A partir de 1523, les abbés du Mont Saint-Michel devinrent commendataires. Choisis parmi les évêques ou les cardinaux et ne résidant pas au Mont, ils se désintéressèrent généralement des travaux dont l’abbaye éprouvait le besoin. Il fallut des arrêts du Parlement de Rouen pour obliger François le Roux et François de Joyeuse à restaurer ce magnifique monument.

Le 27 octobre 1622 douze Bénédictins de la congrégation de Saint-Maur furent installés au Mont Saint-Michel, pour restaurer la règle. Ils donnèrent un nouvel essor aux pèlerinages.

la flèche du mont Saint Michel

la flèche du mont Saint Michel

Le Mont Saint-Michel se transforme en prison

Depuis l’époque de Louis XI, qui fit construire dans les cryptes de l’ouest de profonds et solides cachots, dont celui appelé la cage de fer, le Mont devint prison d’État. Il regorgea de prisonniers sous les règnes de Louis XIV et de Louis XV.

Pendant la régence de Philippe d’Orléans, le comte de Broglie, en 1721, obtint pour son frère la commende de l’abbaye en échange de six cents bouteilles de grand vin de Bourgogne. L’abbé de Broglie conserva sa charge jusqu’en 1766.

Parmi les nombreux prisonniers qui peuplaient les cachots à cette époque, citons le poète Desroches et Victor de la Cassagne, plus connu sous le nom de Dubourg.

A la Révolution, les religieux furent dispersés, les prisonniers délivrés, et la plupart des manuscrits furent transportés à la bibliothèque d’Avranches.

Le monastère ne cessa pas d’être prison d’Etat ; ce fut la Révolution qui y enferma ses ennemis. En 1793 et 1794, trois cents prêtres des diocèses d’Avranches, de Coutances et de Rennes, y furent renfermés pour avoir refusé de prêter le serment civique.

Un décret du 6 juin 1811 le convertit en maison centrale de détention et de correction. Ce fut à cette époque que les cachots reçurent des hommes politiques, comme Barbès, Blanqui, Raspail, Martin Bernard, Babeuf, Le Carpentier, le faux Louis XVII, Mathurin Bruno, Prospert, La Houssaye, Jeanne, Mathieu, etc.

Un décret en date du 20 octobre 1863 supprima la prison, et l’abbaye du Mont Saint-Michel fit retour au domaine. Puis elle fut louée à l’évêque d’Avranches et de Coutances, qui obtint, en 1865, pour l’entretien du monument, un secours annuel de 20000 francs, payé sur la cassette de Napoléon III.

Le renouveau du Mont

En 1872, le gouvernement fit préparer des projets de restauration du Mont Saint-Michel.

En 1874, un décret affecta l’abbaye au service des Monuments historiques, pour en assurer la conservation. Les travaux de restauration, déjà étudiés par Viollet-Le-duc, furent commencés par M. Edouard Corroyer (1874 à 1888), poursuivis par M. Petitgrand (1888-1898), et continués par M. P. Gout.

M. Petitgrand a réédifié la tour centrale et la flèche telles qu’elles avaient été érigées au XIIIe siècle par l’abbé Raoul de Villedieu, y compris la statue dorée de saint Michel détruite par la foudre en 1788.
Cette première statue surmontait une boule dorée et tournait au souffle du vent.

La statue actuelle, œuvre de l’éminent sculpteur E. Frémiet, membre de l’Institut, d’une hauteur de quatre mètres, en cuivre repoussé et dorée, est fixe. L’effet de cette statue dorée dominant le Mont Saint-Michel rappelle, dans toute l’étendue de la baie, celui que produisait sur les Grecs la statue d’Athéné Promachos, placée au haut de l’Acropole, et dont le rayonnement s’apercevait de tous les points du golfe d’Egine.

Source : d’après les notes du marquis de Tombelaine.

3 thoughts on “Le mont Saint-Michel
  1. Je ne sais pas pourquoi, j’ai toujours imaginé que le fameux roman “Le Nom de la Rose” se passait au Mont Saint-Michel ! J’ignorais en tout cas que le mont était déjà utilisé par les Gaulois.
    Par contre, je n’ai pas compris quelle est la “catastrophe qui transforma ces collines en îles” ?
    Merci pour l’article, en tout cas.

      • @cathleen > il y a une part de légende dans cette histoire de la forêt engloutie au mont saint michel. D’une part le scientifiques “prouvent” des choses d’autre part les légendes et écrit “racontent” autre chose.
        La vérité historique est sûrement encore ailleurs.

        Ce qu’il faut en garder c’est la pare de rêve indispensable pour appréhender la totalité de ce genre d’endroit.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>