La ville de Hyères

Toutes les fois que, dans un but quelconque, on a à remonter le cours des âges, on se heurte inévitablement contre l’incertain. On dirait le passé jaloux des mystères dont se voile l’avenir, cherchant aussi à se dérober à la curiosité de l’homme. Aussi, cette phrase stéréotypée que l’on trouve au début de tant de récits historiques, peut-elle s’appliquer à Hyères, et nous pouvons commencer, comme tant d’autres l’ont fait, en disant que « l’histoire d’Hyères se perd dans la nuit des temps. »

Après tout, il n’est peut-être pas indispensable que nos lecteurs sachent si Hyères se trouve précisément sur l’emplacement où se trouvait Olbia (heureuse), ville fondée par les Bormani, peuplade celto-lygurienné, de concert avec les Cenomani, peuple gaulois détaché de la troupe de Bellovèse, quand il allait fonder Milan et créer la Gaule cisalpine. Si cela leur importait, notre embarras serait extrême ; car nous ne saurions pas trop nous décider entre les opinions si contradictoires de divers historiens. La plupart d’entre eux s’accordent cependant à dire que la ville d’Olbia, à l’époque de son existence, se trouvait dans ces parages, à l’est du golfe et à peu près au même endroit où se trouve aujourd’hui l’emplacement qui porte le nom de port de l’Eoubo.

On n’est pas plus d’accord sur l’existence d’une autre ville de cette contrée, à l’ouest du golfe, ville ou station romaine indiquée dans l’itinéraire maritime d’Antonin, et dont les traces, découvertes en 1825, par M. Victor Estalle, ont été depuis confirmées par les fouilles faites sur les ordres du Comité des monuments historiques.

« Les habitants de ces deux villes, trouvant plus d’intérêt à cultiver les terres qu’à se livrer au commerce maritime, dans lequel ils étaient fréquemment troublés par les pirates, seraient donc venus construire quelques habitations sur un plateau de la colline où l’on avait usage de battre les grains, c’est-à-dire, sur la place de l’Aire, dont le nom provençal Iéro ou Hyéro, a engendré celui d’Hyères. »

Quoi qu’il en soit de cette origine et de cette étymologie, ce qu’il y a de certain, c’est que les premiers monuments écrits qui font connaître l’existence de la ville d’Hyères, le nobile castrum Arœarum, datent seulement du dixième siècle.

Hyères par l'illustrateur Hugo d'Alési, (1849-1906)

Hyères par l’illustrateur Hugo d’Alési, (1849-1906)

« C’est vers l’année 970, dit M. Denis, que Marseille et d’autres villes qui en dépendaient, furent données en toute souveraineté à Pons, frère du comte de Provence et roi d’Arles, Bozon Ier. »

Les descendants de Pons, qui prirent le nom de Fos ou de Foz, ont gardé seugnerie en paix, l’espace de 134 années. Vers la fin du douzième siècle, sous le règne du seigneur Amelin de Foz, que l’histoire désigne sous le nom de grand marquis, il arriva que le comte de Provence et de Forcalquier, Ildefonse Ier, envoyant ses troupes à Hyères, sous le prétexte d’alliance et d’amitié, s’empara de la forteresse, de quoi les habitants d’Hyères furent bien surpris, ce qui ne les empêcha pas de protester en armes contre une telle trahison et de battre les gens du comte de Provence, avec le concours de quelques troupes levées à la hâte chez les vicomtes voisins et parents du seigneur Amelin, qui, absent de la ville au moment de l’invasion, se hâta d’accourir à son secours.

Depuis ce temps jusque vers le milieu du treizième siècle, le grand marquis et ses descendants jouirent paisiblement de leurs droits et de leurs possessions. Mais, en 1257, Charles d’Anjou, frère de saint Louis, devenu, à son retour de Damiette, comte de Provence par le fait de son mariage, entreprit l’abaissement de tous les grands feudataires de son comté, et marcha sur Hyères, en vertu des justes représailles, du bon droit et de magnanimité, ainsi que le dit Nostradamus, suspecté en cela de partialité. Quels que fussent alors les justes droits du frère de saint Louis, hâtons-nous de déclarer qu’au moins il ne fit pas la guerre à la manière de son prédécesseur Ildefonse, puisqu’il fit mander préalablement par ambassadeur qu’on eût à vuider et quitter promptement tant le château-fort que la ville avec tout ce qu’on tenait induement.

« Les seigneurs et la dame d’Hyères lui répondirent par un refus formel, portant plainte, en même temps, de la conduite de ses officiers et sénéchaux, plainte qui resta sans effet, à moins qu’on ne considère comme tel l’accusation de félonie, de rébellion et de violence dont furent accablés les Hyerrois, ce qu’on se tenait prêt à faire apparoir par bonnes et irréprochables preuves et par témoins sur ce ouïs. »

Sur quoi, la ville fut assiégée durant cinq mois ; après lesquels on entra en accommodements, et il en résulta que les seigneurs d’Hyères remirent au comte Charles tous leurs droits moyennant la somme de dix mille sols de revenu annuel, et sous d’autres conditions amplement couchées dans l’histoire de Nostradamus. (Bouches, Histoire de Provence).

Ainsi prit fin, dit M. Denis, le mince Etat d’Hyères, qui datait de l’année 1140. Sic transit gloria mundi. Cet État eut cependant son importance. C’était une ville presque maritime ; son commerce était assez étendu, et le mouvement des pèlerins allant en Terre-Sainte, en faisait un contre qui devait avoir sa signification. En outre, les riches et hautains Templiers y avaient aussi leur demeure. Sans compter que dans ce siècle la gaie science et la littérature furent protégées par les Cours d’amour de la dame Mabille, chez qui Guillaume et Rambaud venaient séjourner de temps à autre.

On trouve dans Millot et dans Raynouard des fragments de poésies que nous citons comme spécimen de la langue de cette époque :

Tan son greu mey falhimen
Qu’ai faitz tot jorn longamen
Perque en do gran espaven
Senher si no m’eonortatz
Que Longis fers jels et fortz
Aculhis ab ferms conortz
Et queric perdo dels tortz
A vos per cuy fos nafratz
Adieu en cuy.

Un des importants épisodes, dans l’histoire d’Hyères, du temps des seigneurs de Foz, c’est le passage de saint Louis à son retour de la Palestine, en 1254, époque mémorable où on vit paraître une pauvre flotte bien maltraitée, qui venait de mettre deux mois et demi à parcourir un espace qu’on traverse aujourd’hui en moins de cinq jours.

Le saint roi, arrivé devant Hyères, n’avait pas voulu descendre à terre, parce qu’il n’avait pas pu se résoudre à abandonner, à Chypre, tous ceux qui l’accompagnaient. « Pourtant, vous dy, répondait-il à ceux qui lui adressaient de pressantes sollicitations, que j’aime mieux mettre, moi, la reine et mes enfants en danger et en la main de Dieu, que de faire tel dommage à si grand peuple qu’il y a céans. » Cependant, sur les insistances du sénéchal de Champagne, le roi s’accorda enfin à descendre à Hyères, « dont la royne et la compagnie furent très-joyeux. »

Sire Jean de Joinville, auquel M. Denis a emprunté ce récit, le continue dans ces termes : « Au chàtel d’Yères séjourna donc le roy, la royne et leurs enfants, et nous tous, tandis qu’on pourchassait des chevaulx pour s’en venir en France ; l’abbé de Cluny, qui fut depuis l’évêque de l’Olive, envoya au roy deux palefroys, l’un pour lui, l’autre pour la royne, et disait-on alors qu’ils valoient bien chacun cinq cents livres ; et quand le roy eut pris ces deux chevaulx, l’abbé lui requist qu’il peust parler avecques lui le lendemain touschant ses affaires, et le roy le lui octroya. Et quant vint au lendemain, l’abbé parla au roy, qui l’escouta longuement et à grand plaisir. Et quand celui abbé s’en fut parti, je dis au roy, savoir si je lui demandoie quelque chose à reconnaître, s’il le feroit, et il me dit que ouy voulontlers. Adonc je lui demandoi : Sire, n’est-il pas vrai que vous avez escouté l’abbé de Cluny aussi longuement pour le don de ses deux chevaulx ? Et le roy me repondit que certes ouy. Et je lui dit que je lui avais fait telle demande afin qu’il defendit aux jens de son conseil juré, que quant ils arriverroient en France, qu’ils ne pransissent rien de ceulx qui auroient à besogner par devant lui. Car soyez certain, fis-je, que s’ils prennent, ils en escouterons plus diligemment et longuement, ainsi que vous avez faict de l’abbé de Cluny. »

Hyères par l'illustrateur Hugo d'Alési (1849-1906)

Hyères par l’illustrateur Hugo d’Alési (1849-1906)

Sire Joinville n’était pas courtisan, comme on le voit, ce qui ne l’empêcha pas d’être tenu en grande estime, comme on tient en grande estime aujourd’hui les Mémoires sur le règne du roi Louis IX, lequel roi, ainsi qu’il est dit dans ces mémoires, reçut à Hyères la plus généreuse hospitalité et s’y arrêta pendant plusieurs jours.

Deux siècles environ après cette visite du roi de France à Hyères, cette ville, suivant là fortune de la Provence, à laquelle elle appartenait depuis Charles d’Anjou, devint française, et son histoire appartient dès lors à l’histoire de France. Notons seulement, comme un des titres historiques de cette ville, le séjour qu’y a fait le roi François Ier, au retour de sa seconde expédition en Italie, expédition presque aussi malheureuse que celle qui s’était terminée par la perte de la bataille de Pavie, où tout fut perdu fors l’honneur.

Une autre visite royale honora de nouveau, près d’un siècle après, la ville d’Hyères. C’était celle de Charles IX, de sinistre mémoire. « Il vint à Hyères, en 1564, accompagné de la reine-mère, du duc d’Anjou et du roi de Navarre (depuis Henri IV). L’entrée royale eut lieu le jour de la Toussaint. On avait planté sur son passage deux rangs d’orangers couverts de fruits, en sorte qu’on pouvait penser que les habitants laissaient ainsi croître ces arbres sur la route. Une fontaine avait été construite auprès de la grande porte, et de cette fontaine jaillissait de l’eau de fleurs d’orangers. Les clefs de la place lui furent présentées par les consuls, qu’accompagnait le clergé et que précédaient des troupes de jeunes filles dansant des voltes et des martingales.

« Le roi, durant les cinq jours qu’il a passés à Hyères, ne pouvait se lasser d’admirer la beauté du site et la fertilité des jardins.

« Émerveillée de la quantité d’orangers plantés en quinconce, ou jetés épars dans la campagne, ravie à la vue des palmiers, des câpriers et des caroubiers, la reine-mère obtint de son fils qu’il lui ferait bâtir une maison royale entourée de jardins. » (Denis)

Hélas ! on sait ce qu’il advint de ce projet. La Saint Barthélémy mit fin à son exécution. Une autre Saint Barthélémy, le froid le plus vif dont on ait gardé le souvenir, fit périr, en une seule nuit, un moi après cette visite, tous les orangers de la contrée. Cependant, c’est toujours à cette visite qu’on fait remonter l’origine d’Hyères dans son rôle de station d’hiver. Quoi qu’il en soit, son importance en cette qualité n’apparaît point dans l’histoire de ces temps ; car, au lieu de voir cette ville devenir le paisible refuge des malades, on la trouve en proie aux guerres civiles qui agitaient la France à cette époque.

Dévouée à la cause de Henri IV, Hyères fut visitée par lui ; sa présence dédommagea les habitants de tout le mal qu’ils avaient éprouvé pour sa défense. Le roi fit plus que de leur apporter sa présence, il leur abandonna pour dix ans les revenus qu’il retirait de la ville, et leur fit proposer de la transférer à la presqu’île de Giens, où il leur promit la construction d’un puit. L’insalubrité de cet emplacement, que bornaient à l’ouest et au nord des marais empestés, empêcha l’exécution de ce projet.

A partir de cette époque, la ville d’Hyères, renonçant à ses exploits belliqueux, ne s’occupe plus qu’à fonder des couvents ; elle crée celui des Récollets, celui des Claristes, une maison de l’Oratoire, etc. Malgré ces tendances vers les œuvres pies, Hyères, sous Louis XIV, devenue la cité des établissements religieux, ne semble pas encore bien pénétrée de l’esprit chrétien de renoncement et d’obéissance ; ses habitants résident aux édits sur l’impôt du sel et relatifs à la suppression de quelques privilèges locaux. Aussi les Hyerrois sont-ils punis par une contribution de guerre ; on leur enlève le siège de justice, et la main du bourreau flétrit la ville toute entière. Marque d’infamie dont le souvenir, gravé sur une pierre, est resté visible, dans l’église de Saint-Paul, jusque vers l’époque de la révolution.

De pareils procédés ne lui ayant pas inspiré de très-vifs sentiments de patriotisme, Hyères ne se croit pas obligée de faire la moindre résistance aux Anglais et aux Hollandais, dont les troupes y débarquèrent, en 1707, à l’époque de la mémorable tentative du prince Eugène et du duc de Savoie. Les malades et les blessés furent envoyés à Hyères, mais l’insalubrité du pays, dit M. Garcin, les faisait périr par centaines, et pourtant les habitants leur prodiguaient des soins et leur fournissaient généreusement ce qui leur était nécessaire ; exemple frappant, ajoute le même auteur, du caractère des provençaux, qui oublient le mal pour ne s’occuper que du bien que l’humanité leur commande de faire.

Restons-en donc sur ce trait humain de leur histoire, qui, aussi bien, n’offre plus rien qui soit digne d’être narré. Ce ne sont plus, depuis, dit M. Denis, que guerres de langues, escarmouches de coteries, querelles de pierres et de bâtons, misérables dissensions sur des sujets plus misérables encore.

Poursuivez la visite de Hyères avec les monuments de cette ville.

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